rouge à levres / lipstick


Au cours du temps, malgré beaucoup de pouvoirs tels que la religion, les autorités, une guerre mondiale, et oui, même les mères, qui ont tenté de lutter contre le pouvoir et même contre l’existence de ce petit truc de beauté dans un étui, le rouge à lèvres a survécu et retrouvé une place dans la société. Le rouge à lèvres a embrassé des prostituées et des reines au cours des siècles, en nous laissant dévoiler comment les réglementations pertinentes (ou l’absence de telles) ont pu modifier (ou non) la dynamique sociale et nous montrer la perception de la beauté, l’artificialité, ainsi que la sensibilité écologique des consommateurs et non-consommateurs. Au cours du temps, a-t-on élaboré des normes au sujet du rouge à lèvres (normes formelles ou informelles, sociales ou légales) ? Si oui, ces normes sont-elles basées sur sa représentation et sa perception dans la société (statut social, genre, profession, etc), ou sur son innocuité (médicale, environnementale, etc), ou encore les deux ? En examinant la régulation à travers du rouge à lèvres à travers les âges, on pourrait découvrir si la signification de ce produit cosmétique à propos de la classe sociale et du genre de celui/celle qui le porte a toujours largement déterminé l’étendue et les types d’injonctions que les sociétés ont mises en place à propos du rouge à lèvres.

Aux environs de 3,500 av. J.-C., les Sumériens s’approvisionnaient à partir de substances naturelles : des fruits, du henné, du rouge d’argile, et, bien sûr, des insectes. Pendant ce temps, les Mésopotamiennes se sont servies de pierres précieuses réduites en poudre pour colorier et faire scintiller leurs lèvres. La reine sumérienne Schub-ad de l’ancienne Our se parait les lèvres d’un colorant à base de plomb blanc et de pierres rouges. La culture de la coloration des lèvres est ensuite parvenue en Egypte, où elle dénotait plus le statut social que le genre. On fabriquait le produit colorant avec de l’ocre rouge, qu’on appliquait soit seul, soit avec de la résine ou de la gomme pour une finition plus durable. Toutefois, les Egyptiens ont utilisé des substances dangereuses comme le plomb et un mélange de mannite de brome et d’iode. Cela a pu avoir comme conséquence des maladies graves, et même la mort. Les Egyptiens tiraient leurs couleurs de sources plutôt intéressantes, comme de la teinture carmin des cochenilles qu’ils élevaient dans ce but. L’utilisation de carmin comme coloration primaire dans le rouge à lèvres se montre parmi l’élite de l’Egypte des années 50 av. J.-C., par exemple chez la reine Cléopâtre. La teinte carmin des cochenilles est encore utilisée aujourd’hui dans le rouge à lèvres et dans d’autres produits. Les cochenilles (dactylopius coccus) n’apparait pas sur la Liste rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature. Cet insecte ne fait pas face à un risque de disparition.

Comme les autres cosmétiques égyptiens, le colorant à lèvres était confectionné à la maison dans un kit de maquillage en bois ou en cuivre puis il était parfumé. Quant à son usage à cette époque, son usage n’était empêché par aucune forme de régulation : c’est ainsi que la teinture à lèvres a acquis de plus en plus d’importance et de sophistication. Dans la Grèce ancienne, pendant que l’Egypte commençait à perdre son lustre, la coloration des lèvres est devenue surtout le propre des prostituées. La couleur rouge qu’elles utilisaient contenait des matières communes comme du colorant rouge et du vin, mais aussi des ingrédients plus extraordinaires : sueur de mouton, salive humaine, excréments de crocodile. La première régulation à propos du rouge à lèvres est apparue, qui s’intéressait surtout à son potentiel de tromperie vis-à-vis des hommes, ainsi qu’au fait qu’il risquait de saper la division de la société en classes – tout cela bien plus qu’à la sécurité des femmes qui le portaient. Ainsi, pour les lois grecques, les prostituées qui apparaissaient en public sans le rouge à lèvres qui leur était assigné pouvaient être punies. Les Minoens, voisins des Grecs (en Crète et à Thera) gardaient quant à eux l’attitude plus libérale des peuples du Moyen-Orient. Les Minoens utilisaient la pourpre de Tyr, produite à partir d’une glande d’un coquillage, le murex. La vogue du rouge à lèvres en Grèce trouve probablement sa source dans l’exemple minoen, ou de l’exemple séduisant des prostituées, ce qui s’est produit entre 700 et 300 av. J.-C. Comme les sources historiques le suggèrent, son usage est passé directement des prostituées et des étrangers aux classes supérieures. La couleur provenait de substances végétales comme les mûres ou les algues, les racines de l’orcanette des teinturiers, que les Grecs appelaient polderos, mais aussi du vermillon, bien moins sûr.

Incidemment, les consommatrices modernes doivent bien être conscientes qu’au présent, si le plomb n’est jamais utilisé intentionnellement en tant qu’ingrédient dans les produits de maquillage, ce métal n’en est pas moins naturel. On le détecte habituellement dans l’air, l’eau et le sol. Par conséquent, il se trouve à des niveaux extrêmement bas – mais néanmoins existants – dans certains ingrédients naturels et bruts qui peuvent être utilisés dans l’élaboration d’un produit comme le rouge à lèvres.

Lorsque la puissance romaine a eu raison des royaumes hellénistiques, on en est revenu à une grande popularité du rouge à lèvres, et à moins de régulation. A cette époque, se teindre les lèvres marquait le statut social bien plus que le genre. Poppée, l’épouse de l’empereur Néron, a conduit les femmes dans leur désir d’utiliser une couleur de lèvres contenant du fucus – une algue pouvant accumuler des métaux lourds comme le mercure. Les Romains qui devaient se contenter d’utiliser des sédiments de vin rouge devaient avoir une bien meilleure santé que ceux qui recouraient à l’algue potentiellement toxique.

Après la chute de l’Empire romain, nous arrivons au haut Moyen-Âge. On y assiste à un glissement progressif mais bien visible vers une apparence plus sobre. Quoique la religion ne se soit pas privée de critiquer le rouge à lèvres pendant cette période, la rare documentation dont nous disposons pour cette période d’environ cinq siècles nous suffit pour savoir qu’il est resté d’un usage relativement courant chez les femmes et n’était pas l’objet d’une législation. En Angleterre, on considérait qu’une femme maquillée était une “incarnation de Satan”. Il est intéressant de constater que cette perception a radicalement changé lors de la Renaissance. Au XVIe siècle, la reine Elisabeth a popularisé la peau blanche et les lèvres rouges. C’était cependant réservé aux dames de la noblesse et aux acteurs. Jusque trois siècles plus tard, le rouge à lèvres est resté accessible aux acteurs et aux prostituées.

A l’approche du XXe siècle s’est annoncé un grand changement. Le médecin musulman Abu-l-Qasim (940-1013) avait inventé le rouge à lèvres solide : en 1884, la Compagnie Française de Parfumerie a été la première à produire du rouge à lèvres commercialement. Ce fut avec du suif de cerf, de la cire d’abeille et de l’huile de castor : cette combinaison était enveloppée de papier de soie. En 1915, le rouge à lèvres contenu dans un cylindre était inventé par Maurice Levy. Le mouvement féministe et la montée des droits des femmes ont remis le rouge à lèvres à l’avant-plan et en ont fait un symbole du féminisme. Dans les années 1930, la Grande Dépression n’a pas privé le rouge à lèvres de sa popularité : il est resté un luxe accessible aux femmes de cette époque, en particulier aux USA et en Grande-Bretagne. Ce fut une époque où les femmes allaient au travail pendant que les hommes se battaient au front. En ce temps-là, bien des choses étaient devenues difficiles à se procurer : quant au rouge à lèvres, les tubes métalliques étaient remplacés par du plastique et du papier. On encourageait les femmes à avoir des lèvres le plus rouge possible, pour remonter le moral des troupes en ces sinistres temps de guerre.

LE ROUGE A LEVRES ET L’ENVIRONNEMENT

Dès les années 1990, les consommatrices de rouges à lèvres se tournent vers l’écologie. Pour répondre à cette évolution, les fabricants de produits cosmétiques sont donc amenés à utiliser des produits naturels. Parallèlement, les réglementations tendent à bannir la présence de certaines substances dans les rouges à lèvres si ces substances sont jugées toxiques pour la santé comme pour l’environnement. Cette nouvelle demande d’écologie s’applique aussi au packaging. Depuis peu, on voit des mouvements qui repèrent et dénoncent la présence dans certains rouges à lèvres de substances toxiques telles que le phénoxyethanol et le plomb. Il y a aussi bon nombre de marques, en particulier certaines des plus grandes (telles que L’Oréal et Revlon), qui travaillent à réduire la quantité de matière première utilisée. Elles tentent non seulement d’employer des matériaux recyclés, mais aussi de fabriquer des contenants biodégradables.

Pour la production de rouge à lèvres, il faut des palmiers. Cela oblige les hommes à détruire des régions forestières et à planter des palmiers. En Indonésie, on a détruit des millions d’hectares pour y mettre des plantations. Après que ces régions aient été déboisées, la forêt y a été remplacée par des plantations de palmiers en monoculture. Voilà qui a conduit à une énorme perte de biodiversité : les spécialistes ont calculé qu’entre 80 et 100 pour cent d’espèces ont été perdues lorsque la forêt initiale a été remplacée par des palmiers. En effet, presque la moitié de la population indonésienne dépend de la forêt pour sa subsistance. L’impact que cela a sur les communautés locales est également un grand problème. Faire disparaître la forêt a pour effet de priver ces communautés de leur source de leurs moyens d’existence, et même, parfois, les chasse de leurs terres. Il s’ensuit encore la pollution qui découle de l’usage incontrôlé des pesticides dans les plantations, et les effluents de centaines de moulins où les fruits du palmier, rouges et de la taille d’une prune, sont envoyés à des fins de production.

CONCLUSION

Les lois qui concernent le rouge à lèvres, qui au départ avaient pour intention de protéger les hommes, ont de longtemps précédé les lois s’intéressant à la sécurité du rouge à lèvres. La connaissance médicale et scientifique a aussi joué un rôle secondaire mais essentiel dans sa régulation. Les lois à propos de la sécurité se sont longtemps centrées sur la préservation des gens. Ce n’est que récemment qu’elles se sont aussi penchées sur celle de l’environnement et des animaux. L’avenir des régulations du statut du rouge à lèvres est l’objet d’une attente dans les sociétés occidentales — de telles régulations seront probablement informelles, tout comme le seront les régulations de sécurité, de plus en plus inclusives, concernant le bien-être des animaux, des humains et de l’environnement.

Apparemment, au cours du temps, se sont développées quatre strates ou couches de réglementation quant au rouge à lèvres : en matière de statut social, de santé humaine, de santé environnementale, et enfin de santé animale. Dès le début, et continuellement par la suite, cette réglementation repose sur des codes sociaux implicites visant à déterminer qui pouvait ou ne pouvait pas faire usage de ce produit cosmétique. Dans un passé lointain, ces règles prenaient en général une forme juridique explicite. Plus récemment, elles ont plutôt pris la forme de codes sociaux implicites et non écrits. Du fait de ce caractère informel, mais aussi de la montée en puissance du féminisme et de la liberté d’expression, ces codes sociaux implicites sont en train de mourir de leur belle mort. Les progrès dans le domaine des connaissances médicales et scientifiques entraînent la deuxième couche de réglementation, qui concerne la santé humaine. Plus récemment encore, les consommateurs ont vu s’accroître leur préoccupation environnementale, et ont élargi leurs connaissances concernant l’impact environnemental de l’industrie cosmétique : cela a amené une troisième couche, centrée sur la santé environnementale. Au cours des vingt dernières années, les préoccupations en matière de droits des animaux ont donné lieu à une quatrième couche concernant la santé animale. Comme nous l’avons observé au long de notre parcours historiques, l’absence de régulation en matière de sécurité humaine a pu causer un certain nombre de victimes.

Les trois dernières couches de réglementation et l’orientation d’un bon nombre de sociétés vers la liberté d’expression et contre les inégalités, semblent préparer la voie vers le développement soutenable. Les rapports d’avancement en matière de développement durable les plus récents des grandes entreprises cosmétiques françaises montrent qu’elles prennent des mesures pertinentes. Par exemple, L’Oréal,  depuis 2017, déploie des plans d’action dans le cadre de sa politique « zéro déforestation » pour pouvoir garantir que ses approvisionnements en huile de palme et en dérivés d’huile de palme soient certifiés durables selon les critères de la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO). Au présent, la tendance des entreprises cosmétiques à vouloir être les leaders de l’innovation en matière de la santé et de l’environnement est de plus en plus évidente.

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